samedi 5 novembre 2016

Nouvelle orthographe : Accent et tréma (5/8)

Mamie porte-t-elle un sombrero ou un sombréro ?
La nouvelle orthographe (NO pour simplifier) : une série de billets de Bernard Morin, correcteur professionnel, qui s'exprime sur notre blog. Aujourd'hui, il nous parle des accents et des trémas


*** 

C – ACCENTS ET TRÉMAS
   
L’ACCENT

Quand le é devient è
Le é qui précède une syllabe contenant un e muet se transforme en è : événement devient évènement, allégrement devient allègrement, réglementaire devient règlementaire. Même chose pour le futur et le conditionnel des verbes conjugués sur le modèle de céder. On écrira ainsi : je cèderai, tu espèrerais, il adhèrera. Enfin, et voilà qui va nous changer la vie ! on n’écrira plus pensé-je, aimé-je, mais pensè-je, aimè-je.
Il paraît que ce changement d’accent permet de respecter la façon dont on prononce. Moi, j’ai toujours prononcé événement, de façon assez aiguë, et jamais, gravement, évènement. Pareil pour pensé-je (quand j’ai eu à le lire, parce que, de moi-même, je ne pense pas l’avoir jamais dit, ou alors pour plaisanter). Mais je suis peut-être une exception. N’empêche que si on fait découler l’orthographe de la façon dont les gens prononcent, ça risque de nous mener loin ! Il y aura autant de graphies que d’accents régionaux. Et à Marseille on écrira un peneu.
Notons quelques exceptions. Il en fallait bien ! Le é subsistera dans les préfixes dé et pré (dégeler, prévenir), en début de mot (échelon, élever), et dans médecin et médecine. « En raison de leur prononciation normée », nous dit-on. Pourtant, il me semble que beaucoup de gens prononcent mèdecin ou à peu près…
Le gros morceau : la disparition partielle de l’accent circonflexe
Non, contrairement à ce qu’on a pu dire et écrire, le petit chapeau que les correcteurs appellent le flexe ne disparaît pas complètement. Du moins pas encore… Il n’est supprimé que sur le i et le u. Curieux, quand même, cet acharnement. En quoi cet accent gênait-il nos rectificateurs ? Comment M. Cerquiglini, linguiste éminent qui a animé le comité d’experts mandaté par le CSLF, a-t-il pu accepter cette semi-mise à mort, lui qui consacra jadis à l’accent circonflexe un livre au fort joli titre, l’Accent du souvenir ?
C’était pourtant un grand plaisir, devant un mot à accent circonflexe, que de chercher dans des mots de la même famille ou dans des équivalents étrangers le s disparu. Quand j’étais enseignant, je l’ai souvent fait avec mes élèves. Ils adoraient cela. À partir d’hôpital, nous trouvions hospitalier, hospice, hospital en anglais et en espagnol, ospedale en italien. Pour pâtre, pâture, on découvrait les délicieux pastoureau-pastourelle et même l’anglais pasture. Bon, OK, mauvais exemple : le ô et le â restent admis. Prenons donc île, qui devient ile en NO. Il y avait insulaire, isoler, island (angl.), isola (it.), isla (esp.), Insel (all.). Avec maître, il y avait le joli mot de maistrance, et tous les étrangers : magister, master, maestro. Pour goût, il y avait déguster, gustatif, disgusting.
Bref : plus de î ni de û, sauf dans les terminaisons verbales du passé simple (nous vîmes, vous fûtes) et du subjonctif passé (qu’il advînt, qu’il eût fallu). Le flexe survit aussi pour distinguer le jeûne de celui qui ne mange pas du jeune qui n’est pas âgé, et dans les différentes formes du verbe croître (croîs, croît, crûs, crût, crû), pour éviter toute confusion avec les formes du verbe croire. Et aussi dans les mots dû, mûr et sûr.
Arrêtons-nous un instant pour constater une bizarrerie : mûr et sûr conservent leur flexe pour qu’on ne puisse les confondre avec mur (de maison) ou sur (la préposition). Mais, curieusement, ils ne le gardent qu’au masculin singulier : on écrira donc un fruit mûr et un endroit sûr, mais une pomme mure, des pommes mures, des fruits murs et une rue sure, des places sures,  des endroits surs – « comme c’était déjà le cas pour dû », dit le texte officiel des « rectifications ».

Mais ce parallèle est idiot ! Car bien sûr que l’accent circonflexe était inutile sur due, dues et dus, puisqu’il n’existe aucun autre mot identique avec lequel on risque de les confondre. Mais rien de tel pour mûr, puisque coexisteront maintenant la pêche mure et il se mure (dans le silence) ; les pommes mures et tu te mures (dans le silence) ; des fruits murs et les murs de la maison. Idem pour sûr, puisque rien ne distinguera plus sure, sures et surs (sans aucun doute ou sans aucun risque) de leurs homographes sure, sures et surs (d’un goût amer). On se demande comment une telle bourde a pu jaillir du bouillonnant brainstorming de nos grands spécialistes.
L’accent sur les mots d’origine étrangère
On écrira désormais un allégro, un braséro, un sombréro. Ça perdra de son charme, mais pourquoi pas ?


LE TRÉMA

Le tréma déplacé
– Dans une série de mots comme aiguë, ambiguë, ciguë, contiguë, exiguë, le tréma passe du e au u. Les substantifs ambiguïté, contiguïté, exiguïté deviennent ambigüité, contigüité et exigüité.

Le tréma ajouté
Un tréma est posé sur le u des mots arguer et gageure, qui s’écrivent en NO argüer et gageüre, pour bien marquer qu’il faut prononcer le son u : ar-gu-er, ga-jure. C’est effectivement utile pour arguer, qui est souvent prononcé comme narguer. Pour gageure, je me demande s’il ne risque pas maintenant d’être prononcé ga-ge-ure ! Mais était-il bien nécessaire que le CSLF et l’Académie nous enjoignissent de placer un tréma sur le u des mots bringeüre, mangeüre, rongeüre et vergeüre (sans parler de chargeüre, égregeüre et plingeüre). Merci quand même, mesdames et messieurs, de m’avoir fait découvrir ces jolis mots. J’aurais d’ailleurs dû connaître bringeure (bande de poils noirs sur la robe d’un chien ou d’un bovin), pour avoir caressé quelques adorables boxers bringés. Et vergeure (fil de cuivre pour « tenir » la pâte à papier, sa trace sur le papier) à cause du papier vergé.


***
Voilà que ça se complique ! On retrouvera Bernard à l'occasion d'un prochain billet. Il nous parlera des consonnes doubles.

A bientôt pour de nouvelles aventures
Jacques-Line Vandroux   

Sur le même sujet :

2 commentaires:

  1. Bonjour et merci pour cette série : elle rappelle que l'être humain est faillible et que les règles sont parfois élaborées pour enquiquiner le monde. :-)
    Certains changements m'esaspèrent : par exemple, une pomme sure et une place sure, plus de différence. Les cuistres qui nous ont imposé cette réforme au lieu de laisser la langue évoluer sur le lmong terme ne méritent qu'une chose : que l'on n'en tienne aucun compte. Ce que je fais et continuerai à faire sauf logique irréfutable ; n'en déplaise aux correcteurs automatiques que, d'ailleurs, je bloque systématiquement.
    Excellente journée !
    Elen

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Merci Elen pour cette réaction et bien sûr, merci à Bernard pour son enquête exhaustive.
      Il est vrai que ça commence à être agaçant, mais ce n'est pas terminé. Pour le moment, moi aussi j'ignore cette réforme, mais c'est quand même "effrayant" sur le long terme.

      Supprimer